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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 04:18

Globalement, les jeunes s'impliquent moins que leurs aînés dans le budget participatif. En 2000, seuls 17% des participants étaient âgés de moins de 25 ans. Je vous passe les explications théoriques, que l'on devine cependant en écoutant Paulinho.D'après moi, vous devriez lire les témoignages dans l'ordre : d'abord écouter Antônio le papeleiro, puis Eleonora, présidente d'une association culturelle, piquée par le processus !

Ainsi comme j'allais le dire, Paulinho, le "petit Paul" du Centre, comme le surnomment ses collègues du budget participatif, n'avait pas plus de 24 ans quand un fonctionnaire de la mairie est entré dans la vila Renascenca I, quartier Menino Deus. "Je l'ai regardé en me demandant ce que ce blanc venait faire ici", raconte-t-il. "Il venait en fait expliquer à la communauté que celle-ci devait s'organiser pour entrer dans le budget participatif. Il connaissait une femme qui a décidé de monter une liste pour remporter les élections de l'association d'habitants, à l'époque essentiellement menée par des personnes affiliées à des partis d'opposition et qui ne croyaient pas au processus. Comme j'étais copain avec tout le monde, elle m'a invité à faire partie de la liste, en tant que candidat à la vice-présidence. J'ai accepté mais je l'ai bien prévenu : tu peux mettre mon nom mais je ne ferai rien de plus."" Paulinho, à ce moment-là, ne savait pas qu'il venait de mettre le doigt dans l'engrenage.

 

Un processus de développement personnel

 

Lui qui, comme il en plaisante aujourd'hui, ne s'occupait que de foot, de samba, de fêtes et de churrasco, avait une faiblesse : sa mère. "Elle est domestique et elle nous a élevé au prix d'une vraie lutte. On habitait dans un quartier bien plus dangereux et quand on est arrivé dans la vila Renascenca I, cela nous semblait déjà un luxe. Les efforts qu'elle a faits pour nous, je m'étais juré de l'en récompenser un jour." Alors quand la liste sur laquelle son nom figurait a remporté les élections et que la nouvelle présidente lui a fait miroiter la possibilité, par le budget participatif, d'assurer la régularisation et l'urbanisation de la vila, Paulinho a plongé. "J'ai pensé que je pourrais garantir le terrain de ma mère", explique-t-il. C'est ainsi qu'il s'est retrouvé, sous la pression de l'association et sans l'avoir jamais envisagé auparavant, délégué pour le budget participatif.

 

"Barbariedade"1, éclate-t-il de rire. "Je n'avais jamais rien voulu savoir de la politique et je me suis retrouvé là, tous les mardis, dans les réunions du forum de délégués. Quand je suis arrivé là-dedans, ça a été une vraie confusion. Tellement de gens. Tout le monde parlait en même temps et moi, je ne comprenais absolument rien de ce qui se disait. Je ne connaissais rien au budget participatif, rien à la politique, j'étais là simplement parce qu'on m'y avait envoyé et parce que je voulais assurer la terre de ma mère. Je les regardais parler, parler … et je me demandais ce que je faisais là. Barbariedade. Il m'a bien fallu un an pour apprendre. Et pendant tout ce temps, la présidente de l'association ne m'a pas lâché. "Tu dois y aller, tu dois y aller, tu dois y aller". Elle insistait tellement que je ne pouvais plus la supporter. Quand je la voyais venir vers chez moi, je me cachais." Puis un jour, Paulinho a fait le grand saut, et a pris la parole. "Barbariedade, mes jambes tremblaient tellement. "Bonsoir, je veux dire que je ne sais pas quoi dire". J'ai fait tout un discours en m'excusant de prendre la parole." Le premier pas était franchi. "Peu à peu, tu commences à comprendre comment les choses fonctionnent et tu en viens à parler naturellement."

 

En 1995, la demande de régularisation de la vila Renascenca I a été retenue parmi les priorités du secteur et inscrite au plan d'investissements. L'année suivante, Paulinho a été élu conseiller populaire suppléant de l'arrondissement du Centre. L'angoisse de nouveau : "Je n'avais jamais dirigé une réunion. Je suis resté un an paralysé à côté des titulaires, à compter les minutes des interventions de chacun : deux minutes, une minute, conclusion … Je n'ai rien fait d'autre." Fatigué et convaincu d 'avoir rempli sa mission, il décide alors de revenir à ses occupations premières : foot, fête et samba. Pas pour longtemps. "J'avais l'impression qu'il me manquait un bras. Je sentais un vide, je ne savais plus quoi faire. Au bout d'un an, je ne supportais plus, il a fallu que je revienne dans le processus", explique-t-il. Il y est tellement bien revenu qu'en 2002, il a été élu conseiller titulaire du Centre. "Aujourd'hui, je sais que c'est mon chemin. J'aime discuter et transmettre les connaissances que j'ai acquises. Et je suis tellement heureux comme ça, tellement heureux. J'ai déjà perdu une famille, je me suis séparé à cause de ce travail volontaire, mais c'est ce que j'aime. Ma mère, l'autre jour, discutait avec ma copine pour savoir comment elles allaient me tirer de la politique. Mais je le leur ai dit que c'était impossible. J'ai trop appris à travers cette expérience."

 

Un savoir qui dépasse largement le cadre du budget participatif. "Avant je regardais la télévision sans comprendre. Je regardais, par exemple, les films de Chaplin pour le côté comique mais je ne comprenais pas le message, ce qu'ils voulaient dire. Aujourd'hui, la télévision ne m'attire plus autant. Si je la regarde, c'est simplement pour suivre les informations. Depuis que je suis entré dans le budget participatif, j'ai commencé à découvrir des choses qui ne faisaient pas partie de mon monde", explique Paulinho. "J'ai appris ce qu'étaient le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, j'ai appris ce qu'était la culture, j'ai appris aussi que je suis noir. Avant, pour moi, la discrimination était naturelle. Mais aujourd'hui je n'accepte plus certaines choses, j'exerce mes droits de citoyen dans toutes les situations. J'ai appris à écouter et à lire. J'ai appris enfin que la vie des riches est meilleure que la nôtre, qu'ils mangent bien, qu'ils s'habillent bien. Nous, nous vivons avec les cafards et les rats, le froid passe à travers nos habits, nous mourrons à la porte des hôpitaux parce que nous n'avons pas les moyens de payer un grand spécialiste ou un bon traitement. Le budget participatif m'a fait voir tout ça et j'ai compris que je devais me tirer en courant de ce trou." Paulinho a repris ses études. En 1995, il était sorti de l'école, après avoir tout juste complété le premier niveau2. En 2002, il entame le quatrième semestre d'une formation universitaire en histoire. "D'autres, dans mon entourage suivent mon exemple et ceci est gratifiant. Il faut que les gens accèdent à une autonomie, d'abord individuelle puis collective. C'est le seul moyen d'améliorer la société."

 

En effet, les cheminements individuels que le budget participatif permet se rejoignent pour donner naissance à une nouvelle dynamique modifiant jusqu'aux rapports que les membres d'une même communauté entretiennent les uns avec les autres. […] Par le processus, des amitiés se nouent peu à peu. Ce n'est pas seulement pour travailler au bien de la communauté que l'on laisse la novela3 du soir. C'est aussi parce que l'on a plaisir à se retrouver, à discuter, à plaisanter. On se connaît mieux parce qu'on a en commun une chose importante : le budget participatif. On en vient à se rencontrer pour d'autres occasions : une fête, un churrasco, une pièce de théâtre, un atelier de littérature. Cette complicité nouvelle rend chacun plus ouvert à l'autre, plus généreux, et c'est en ce sens que, tout aussi important que le développement personnel, le processus permet un développement collectif des communautés et des mouvements sociaux.

 

 

 

1 littéralement : "barbarie !" pour ponctuer les phrases et exprimer la surprise, l'admiration, l'indignation ou l'amusement. On peut la réduire à un simple "Ba !" [qui est pour sa part énormément dit ! (mais seulement en terre gaúcho, attention) ]

2 premier niveau (primeiro gral) : l'enseignement est divisé en deux grandes étapes : l'enseignement fondamental de 7 à 15 ans et l'enseignement moyen, de 15 à 18 ans. A sa sortie, ils tentent le vestibular afin de rentrer à l'université [mais les places sont limitées, même pour l'UFRGS, Université Fédérale du Rio Grande Do Sul, gratuite.]

3 série télévisée populaire brésilienne [qu'on ne peut regarder sans vomir. Lire & voir telenovelas]

 

Tadam, c'est fini, et j'espère que comme moi vous avez été surpris par certaines choses qu'ils disent. N'oubliez pas que ce témoignage a été honteusement pompé d'un très bon livre paru aux éditions Syllepse. Je vais évidemment reparler du budget participatif, mais dans longtemps, alors si j'étais vous j'achèterais le livre, m'enfin c'est autant que deux places de ciné et ça vous occupe plus longtemps, temps de lecture et de cogitation compris. C'est l'ONG Solidariedade, qui regroupe des conseillers et des délégués du budget participatif, qui en est à l'origine. Les textes et les témoignages sont le fruit de débats collectifs et ont été mis en forme par la journaliste Estelle Granet qui a séjourné à Porto Alegre à l'invitation de Solidariedade. Des photos de Jacques Winderberger donnent des visages aux paroles des acteurs de ce livre.

Ce livre est un choc, mais ce livre est peu distribué. N'hésitez pas à le commander à votre libraire préféré !
livre_budget.jpg

" Une syllepse est une forme grammaticale qui privilégie les accords fondés sur le sens plutôt que sur la règle…"

 

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Published by portovince
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cec 17/12/2010 14:28



beh ca y est je les ai lus tes articles !


et j'ai bien envie d'aller de ce pas chez mon libraire préféré...


carrément intéressant ce sujet...


thanks bro ! :)



vince 17/12/2010 15:05



Um placer :)


Le livre comporte un ou deux chapitres un peu techniques, mais sinon c'est que du plaisir je trouve !



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  • : longue-vue vers Porto Alegre et ses horizons
  • longue-vue vers Porto Alegre et ses horizons
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