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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 16:33

A Porto Alegre, depuis 1989, la population a la possibilité de s'impliquer directement dans les prises de décision concernant les priorités budgétaires de la ville : c'est le budget participatif.

 

Avant d'entendre un nouveau témoignage, rattrapez votre retard si vous êtes passé à côté (presque comme moi ...) du fait que fin novembre il y a eu des affrontements énormes entre des gangs des favelas de Rio et la police, appuyée par l'armée qui a utilisé des parachutistes, des chars blinbés et des hélicoptères (!!!) (dont un a été abattu !). Voir CourrierInternational. A peu près au même moment sortait Tropa de Elite 2 (dont vous connaissez déjà le premier), un phénomène plus fort qu'Avatar ici au Brésil.

Et sinon, cette semaine il a fait chaud, mais normal. Aujourd'hui ... l'air brûle, outch. Il faut arriver à fuir à la plage pour les vacances d'été / de Noël, comme le feront tous ceux qui le peuvent en allant majoritairement à Florianópolis. Malheureusement le lac Guaiba n'est -ouhlà non- pas baignable, mais peut être d'ici à 2020 grâce au budget participatif ? Ah oui, revenons à notre sujet.

 

Comment est-il né, ce budget participatif ? Les gaúchos ont-il un passé d'engagement politique ? Quelle a été l'influence de la dictature sur les esprits ? Le budget participatif est-il réellement assujetti au Parti des Travailleurs ? (les débuts datent d'avant Lula) Pourquoi n'a-t-il pas aussi bien marché lors de ses tentatives d'implentation dans d'autres villes brésiliennes ? Comment fonctionne-t-il ? Quel poids a-t-il face à un pouvoir habituellement opaque et corrompu ? Toutes les couches de la population y prennent-elles part ? Et les jeunes ? Quelles ont été ses retombées concrètes ?  A-t-il uniquement servi les intérêts partisans des quartiers ou ces derniers ont-ils appris à voir plus large tout au long de leur engagement ? Quelle est son image relayée par les médias dominants ? Quelles sont ses limites ? Quels sont ses nouveaux défits ? Quelle a été la situation quand le PT a perdu la mairie au profit d'un candidat de droite ? Existe-t-il de par la seule volonté du maire ? Qu'en est-il maintenant que le PT a regagné la mairie en octobre ? Que peut-il nous inspirer, à nous qui n'avons pas besoin de réclamer le bétonnage d'une route?

 

En guise d'introduction à ce vaste sujet, nous avons déjà entendu le témoignage d'Antônio le papeleiro (lisez-le en premier, je trouve que les deux -bientôt trois- témoignages ont une continuité !).

On pourrait se demander, normal, ce qui pourrait bien nous pousser à aller perdre notre temps dans des réunions à rallonge. Eh bien, "Nous sommes entrés dans le budget participatif parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour obtenir des aménagements, parce que si tu veux quoi que soit tu es obligé d'en passer par là", résume Carlos Eloi Lima, ex-conseiller populaire pour l'arrondissement Sud. Ce constat, les classes moyennes l'ont fait et c'est souvent pour cette raison que, d'abord indifférentes au processus, elles ont lentement commencé, à partir des années 1994-1995, à s'y intéresser un peu plus. "Au début, les préjugés étaient très forts".

 

Les classes moyennes dans le processus

[...]

 

"Les classes riches avaient un accès direct au cabinet du maire et à la Chambre municipale. Quand le budget participatif a commencé, elles ont refusé de s'asseoir à la même table que ceux qu'elles considéraient comme des envahisseurs de terrain." Mais, les années passant, les "vilas" ont commencé à récolter les fruits de leur mobilisation. "Voirie, canalisations d'eau, égouts …. nous avons réussi à tout obtenir, chaque année un petit peu", raconte Jorge Urruth, à propos du quartier Hípica. "Après le premier mandat d'Olívio Dutrá 1, les classes moyennes ont compris qu'elles devaient participer, sans quoi elles ne bénéficieraient d'aucun investissement. Alors elles ont commencé à intégrer le processus." La création des thématiques a amplifié ce phénomène. "Les questions dont elles traitent, englobant les problèmes de la ville comme un tout, correspondent plus à leurs préoccupations." Malgré tout, la participation des classes moyennes reste encore limitée. D'une part, parce que les besoins sont évidemment moins importants que dans la branche plus défavorisée de la population, d'autre part parce que la cohabitation ne coule pas toujours de source. Eleonora Rizzo, par exemple, en a fait l'expérience.

 

http://poavive.files.wordpress.com/2008/04/img_1448.jpg

l'ancienne usine chimique du Gasômetro, niche d'associations culturelles et d'évènements en tout genre


 

"J'étais présidente de l'association des amis de l'usine du Gasômetro, qui est un grand centre culturel populaire, un espace merveilleux", raconte-t-elle. "Nous avions plusieurs besoins : éclairage, stationnement, ligne de bus, borne de taxi et principalement un projet de théâtre. Mais nous avions énormément de difficultés à obtenir quoi que ce soit.". À l'invitation d'un ami, Eleonora a alors décidé de tenter sa chance par le biais du budget participatif. "Avec un représentant du Secrétariat municipal de la culture, le directeur du Gasômetro et quelques membres de l'association, nous nous sommes rendus dans une réunion du forum de secteur Centre et nous avons présenté nos besoin aux délégués. Mais ils nous ont extrêmement mal reçus, comme si nous intervenions dans quelque chose qui ne nous regardait pas", se souvient-elle. "Ils luttaient quotidiennement pour ce dont ils avaient besoin et ils nous ont vus comme des gens qui arrivaient là pour récupérer une partie des ressources destinées aux quartiers. Après, j'ai compris qu'il existe tant d'autres problèmes que c'est difficile d'obtenir de l'argent pour construire un théâtre quand en face il manque l'assainissement de base. Mais sur le coup, j'ai eu l'impression d'être mise au défi. Un délégué m'a dit : "Si tu veux ça, viens participer effectivement, ne viens pas seulement demander quelque chose et croire que nous allons le voter". Alors j'ai répondu : "Je vais venir, et je vais même venir avec quatre autres délégués de l'association.""

 

Ce qui fut dit fut fait et, dès l'année suivante, la culture, pour la première fois, a été retenue parmi les priorités du secteur Centre, "avec le théâtre Elisa Regina et y compris grâce aux votes des habitants de rue". Une conquête incroyable pour Eleonora Rizzo, une vraie revanche sur son premier contact avec le forum des délégués. Mais déjà, elle ne pensait plus à cela. "Car je suis tombée amoureuse du budget participatif, de cette manière de gérer la ville, des débats que cela provoque alors que nous sommes, en général, plutôt habitués à discuter avec des gens dont nous connaissons déjà plus ou moins le discours et les idées", dit-elle aujourd'hui. "En principe, tu sais où tu vas, tu sais qui est pour, qui est contre. Mais le budget participatif est un exercice de démocratie bien plus fort parce que tu travailles avec ton contraire, un contraire que tu ne connais absolument pas mais que tu dois respecter. Cela donne des dialogues extrêmement difficiles au début mais qui ensuite te confèrent une sensibilité nouvelle. Le budget participatif a changé ma vision de la ville, ma façon de la penser dans toutes ses dimensions et non pas seulement par rapport à ce qui m'intéresse. Je me sens plus généreuse aujourd'hui avec Porto Alegre."

 

Combien se seraient découragés, n'auraient pas insisté plus loin que la première réunion ? C'est peut-être par défi qu'Eleonora Rizzo, en femme d'affaires habituée au succès [propriétaire de restaurants], a d'abord décidé de persévérer. Puis la passion est venue. Mais malgré cela, elle comprend les résistances de nombre de ses concitoyens à s'impliquer dans un processus exigeant en temps et en énergie. "Je crois que les classes moyennes et hautes auxquelles j'appartiens ne sont pas séduites par ce genre de proposition. C'est une catégorie sociale moins revendicatrice et qui, même si elle a des besoins, participe difficilement aux associations de quartier. Nous sommes très désunis, nous attendons sans aller chercher les choses", analyse Eleonora. "Le budget participatif, au contraire, demande une implication forte, une disponibilité. Il faut être ouvert à des points de vue en total désaccord avec ce que tu penses et les gens ne sont pas très préparés à ça, à cette nouvelle division du pouvoir, à cette cohabitation. C'est aussi parce qu'ils n'ont pas tant de besoins. Mais même quand ils en ont, ils préfèrent utiliser d'autres voies, qui sont les leurs, comme les fédérations professionnelles par exemple." Des voies par lesquelles il leur semble plus facile d'obtenir gain de cause, alors que l'image du budget participatif reste, au sein des classes sociales les plus hautes, celle d'un outil destiné aux communautés défavorisées ou, pire, d'un simple instrument politique du Parti des travailleurs.

 

Une idée préconçue contribue en effet à éloigner certaines personnes du processus. […] [En fait,] contrairement à l'idée répandue dans la presse et au sein de l'opposition, les militants du PT ne sont qu'une minorité au sein du budget participatif. "Il est vrai cependant que beaucoup de participants, en connaissant de plus près le processus, adhèrent à l'idée de démocratie participative défendue par le Parti des travailleurs car ils vérifient concrètement combien est passionnante cette expérience citoyenne consistant à décider pour sa ville. Dans un pays où les journaux rapportent sans cesse des scandales de corruption avec l'argent public, la possibilité de contrôler directement le budget, sans intermédiaire, peut convaincre les sceptiques que le processus va bien au-delà de simples intérêts partisans".


1 maire de Porto Alegre pendant 16 ans (4 mandats), à partir de 1988.

 

Ce témoignage a été honteusement pompé d'un très bon livre paru aux éditions Syllepse. C'est l'ONG Solidariedade, qui regroupe des conseillers et des délégués du budget participatif, qui en est à l'origine. Les textes et les témoignages sont le fruit de débats collectifs et ont été mis en forme par la journaliste Estelle Granet qui a séjourné à Porto Alegre à l'invitation de Solidariedade. Des photos de Jacques Winderberger donnent des visages aux paroles des acteurs de ce livre.

Ce livre est un choc, mais ce livre est peu distribué. N'hésitez pas à le commander à votre libraire préféré !
livre_budget.jpg

" Une syllepse est une forme grammaticale qui privilégie les accords fondés sur le sens plutôt que sur la règle…"

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Published by portovince
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commentaires

cec 17/12/2010 14:18



très intéressant 2nd épisode...


je vais direct au 3ième :)



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